Synthèse du livre « Les transformations silencieuses »

Les Transformations silencieuses, du philosophe et sinologue François Jullien explore notre incapacité, en tant qu’occidentaux, à percevoir les processus profonds et secrets qui bouleversent la vie, de la vieillesse au changement climatique. Dans cette synthèse, nous tentons d’en dégager des apprentissages et des possibles applications pour la transformation des organisations.

J’ai lu cet été « les transformations silencieuses », de François Jullien, sur les conseils d’un ami. François Jullien est philosophe, sinologue et helléniste (!). 

Il propose, dans ce livre, de confronter une faille de la métaphysique occidentale : notre incapacité à percevoir ce qu’il appelle les “transformations silencieuses”, ces changements discrets, imperceptibles, que personne ne porte et qui pourtant, finalement, ont des effets majeurs et globaux. 

Sa méthode : confronter notre rapport au monde hérité des Grecs à la perspective chinoise, pour “faire levier” et bousculer notre regard.

Les transformations silencieuses nous sont difficiles à voir

Jullien prend comme exemple principal la vieillesse. Je tombe sur une photo de moi d’il y a 15 ans et je mesure tout ce qui a changé. Pourtant, aucun évènement, aucune action ne s’est détachée du cours des choses pour me faire vieillir. La vieillesse n’a pas de début, ni de fin, c’est un processus agissant de façon souterraine, en continu. On ne la voit qu’a posteriori en ce qu’elle change tout et c’est ainsi la notion du Sujet qui est chamboulée : existe-t-il quelque chose (le JE) qui se maintient en continu à travers les années ? Ou au contraire, est-ce que ce n’est pas tout qui change et le JE d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le JE d’il y a 15 ans ?

Notre difficulté à percevoir et à analyser ces types de changement (la vieillesse, la neige qui fond, le paysage qui change par la fenêtre et qui marque que progressivement nous arrivons dans le Sud…) nous vient de la métaphysique grecque. Celle-ci, qui constitue le fonds intellectuel dans lequel nous baignons (et que donc nous ne voyons pas) repose sur la création de catégories, c’est une pensée de l’Être. Une chose est une chose et pas autre chose. On est soit jeune, soit vieux. La neige est froide, elle ne peut donc être chaude (qu’est-ce alors que de la neige qui fond ? dans quelle catégorie la ranger ?).

En conséquence, cette vision centrée sur les objets (par essence délimités dans le temps et dans l’espace), manque les processus. Elle est aveugle à ce qui se passe entre les états, ce qui agit en fond de tâche : “la transformation est globale, progressive et dans la durée, elle résulte d’une corrélation de facteurs et comme c’est “tout”, en elle, qui se transforme, elle ne se démarque jamais suffisamment pour être perceptible.” (p. 17).

L’invitation de Jullien est donc de tenter de déboulonner une partie de notre rapport au monde pour laisser passer un regard “chinois” : une perception des processus à l’œuvre dans le réel, qui transforment tout sans faire de bruit. Pourquoi c’est important ? Parce que je pense qu’il s’agit d’une façon d’être au monde qui peut correspondre à l’époque dans laquelle nous sommes, où tout bouge, tout glisse et les perspectives sont assez terribles.

Je retiens notamment trois idées de ce livre (parmi d’autres) : deux “coups” que porte Jullien à notre logiciel occidental (abandonner la finalité, rabaisser l’évènement) et une conclusion méthodologique (induire plutôt qu’agir).

Abandonner la finalité

Une des choses que nous apprend la pensée chinoise et la perception des transformations silencieuses est qu’il n’existe pas de “but” aux choses. “La vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière, et est gros du suivant, ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l’avance est l’arrivée ?” (p. 68) L’essence de la vie, qu’elle soit considérée à l’échelle de l’individu ou comme concept plus global n’est pas de tendre vers quelque chose. Cette “erreur” de perception nous vient de la méprise grecque : “avoir pensé tout aboutissement comme une destination. Car “vieillir” ne tend vers rien […] mais on en mesure peu à peu les effets.” (p. 73).

Quelles conséquences ? Si “le monde meurt tous les jours, le monde naît tous les jours…” (p. 91), alors il s’agit moins d’établir une vision idéale, de se questionner sur le but des choses, mais plutôt d’observer et de sentir les cycles. Partir du présent, voir comment les choses évoluent et mutent et tendre vers la figure du sage, cet “être saisonnier”, qui sait que tout moment est le bon.

Rabaisser l’évènement

Voir les transformations silencieuses, c’est nécessairement s’opposer à une vision du monde et de l’histoire organisée autour des évènements. L’évènement (la date qui change l’histoire, le moment où le réel prend forme) n’est, pour Jullien, que “l’éruption de ce qui a si longtemps couvé” (p. 145). Contre l’idée du surgissement (et de son corolaire : les “grands hommes” qui “font” l’évènement, l’histoire), le sinologue propose de s’intéresser à la maturation. L’évènement, de pic dans la courbe des activités humaines, devient affleurement, passage au visible des processus souterrains.

On pourrait ainsi questionner notre tendance à “événementialiser” toute chose, comme si cela nous rendait plus vivants. Colloque, “Grenelle” de ceci, rentrée littéraire ou encore une des journaux ne sont que des façons de ne pas voir les flux à l’œuvre et de confier à l’effleurement le soin de masquer le processus sous-jacent.

Troisième coup à l’évènement, le rabaissement de l’espérance révolutionnaire. Chez Jullien, la Révolution n’a pas bonne presse. Elle est un mouvement trop fort qui, plutôt que de “suivre” le cours des choses, va entrainer des effets retours (les systémiciens parleraient de “negative feed-back loop”) : la Restauration après la Révolution, selon la règle que chaque chose porte en elle son opposé (l’essor porte en lui le déclin, la force qui s’expose montre déjà ses faiblesse et les saisons s’enchainent, hier l’été, demain l’hiver).

Induire plutôt qu’agir

Nous avons hérité de la philosophie grecque l’image de l’efficacité stratégique comme d’un processus qui consiste d’abord à l’établissement d’une forme idéale (on pourrait parler de vision, d’ambition aujourd’hui) qu’on va poser en but, en modèle. Charge ensuite à la volonté de “tordre” le réel, de le modifier pour le faire correspondre à cet idéal.

A l’opposé, les chinois interagissent avec les conditions présentes (les transformations en cours) avant de chercher à imposer leur volonté. C’est l’image du jardinier qui, plutôt que de tirer sur ses plantes pour qu’elles poussent, favorise les conditions (en binant, en sarclant, en bêchant) qui vont permettre la croissance. “Plutôt que de prétendre projeter immédiatement son action sur le cours des choses et de l’y imposer, “induire”, c’est savoir engager discrètement un processus, de loin, mais tel qu’il soit porté de lui-même à se développer” (p. 182)

Conclusion : une posture modeste pour vivre dans un monde complexe et ses transformations

Je retiens, pratiquement, de ce livre, un rapport de modestie face au flux de la vie et aux choses du monde. Plutôt qu’un culte de l’héroïsme et de l’action visible, Jullien propose de développer une capacité d’observation et d’induction, fondées sur une sagesse, pour favoriser les transformations souhaitables. Cela fait fortement écho à la vision d’un monde complexe où les interconnexions, les effets papillons ou en chaîne, l’impossibilité à prévoir, amènent, selon moi, à une vision plus modeste de nos capacités d’action (peut-être pour, in fine, plus d’efficience ?).

J’y vois aussi 5 conclusions activables sur les questions de transformation et de management :

  • Toute transformation (telle que pensée dans les entreprise) réussie n’est (et ne peut) être que l’incarnation d’une tendance plus profonde. Transformer les méthodes de management vers plus d’horizontalité, par exemple, s’inscrit dans une mouvance plus globale, déjà à l’œuvre. Nous pouvons dire que le nouveau pré-existe toujours, et qu’il s’agit donc moins de l’inventer que de le repérer. Où sont les dynamiques, les moments qui correspondent à un fonctionnement horizontal (au service informatique, avec l’agile ?) ? Comment peut-on encourager leur développement ?
  • Intervenir depuis l’extérieur au sein d’une entreprise, c’est évidement faire l’expérience des limites de sa capacité d’action. La beauté du métier de facilitateur tient notamment dans ce qu’il prend en compte le fait qu’on ne “dirige” ou qu’on ne “pense” pas la transformation d’un groupe. On chemine à ses côtés, ce qui produit des effets – et si chaque atelier ou séminaire peut donner lieu à des livrables, il est essentiel de se rappeler que c’est le processus qui délivre, pas les livrables. Ce sont vos vacances qui vous ont fait du bien, pas les photos de vacances.
  • Alors, comment faire en sorte que le processus délivre ? En abandonnant l’ambition (même inconsciente) de vouloir réussir, pour se centrer sur sa façon d’être. Car les choses bougent malgré soi, à travers soi et on ne sait pas ce qui produit de l’effet. On peut chercher à être au service de tendances (par ex. une meilleure communication au sein d’une équipe), mais ce sera moins notre volonté que ses limites qui encourageront le changement. C’est en voulant moins, en faisant moins et en étant disponible qu’on peut être utile au groupe pour qu’il suive ses propres transformations.
  • On pourrait même requestionner globalement notre façon de faire de la stratégie : oublier la méthode 1/ modèle idéal ; 2/ plan ; 3/ effort, qui arrive comme un deus ex machina, pour se positionner comme des surfers : quelles sont les vagues que l’on souhaite prendre, comment se donner les moyens de les prendre ? J’avais été marqué par ce Maire d’une commune, dans le Nord, qui pensait la transformation de sa ville vers un modèle plus écologique en lien avec son histoire longue : le mouvement ouvrier, l’appartenance à une dynamique et à une identité qui traversait le présent.
  • Enfin, ne pourrait-on pas imaginer un management sans Sujet ? C’est toujours très surprenant d’entendre que tel patron d’une entreprise de plusieurs milliers de personnes a réussi (ou échoué) la transformation de sa boîte. Il s’agit clairement d’une fiction fonctionnel : faisons comme si la réalité suivait la volonté d’un homme ou d’une femme. Mais, peut-être que l’on gagnerait à s’intéresser à ce qui bouge sans savoir qui le bouge ? A se repositionner comme des agents, parfois anecdotiques, au service de projets plus grands ? A valoriser des relations plutôt que des personnalités ?
 

La dernière idée, plus personnelle, que je retiens de ce concept de “transformation silencieuse”, c’est la possibilité de vivre la période actuelle, le dérèglement climatique, l’avenir plus qu’incertain sans tomber dans le piège de l’alternative entre déni et culpabilité. On peut vivre avec ces nouvelles terribles et savoir qu’aucun individu ne nous sauvera, que nous n’y pouvons rien, sans pour autant déprimer ou culpabiliser. La “solution” viendra d’une autre transformation silencieuse : celle qui permettra à nos sociétés de s’adapter aux nouvelles conditions et de diminuer leur impact destructeur sur le vivant. Il nous reste à repérer ce nouveau-là, à promouvoir les conditions de son épanouissement, de façon incarnée et stratégique, et à observer le monde qui arrive.

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